Biographie

Atelier de Barbara Schroeder

Comme Colette le fit avec ses mots, Barbara Schroeder, avec son pinceau, célèbre (non sans humour) les splendeurs potagères du terroir blayais ou celles de la lointaine vallée de la Lune découverte à l'occasion d'un voyage en Patagonie : les fèves qu'elle croque crues, au beurre et au sel, le raisin qui produit ce vin des côtes de Bourg qu'elle déguste en professionnelle, mais aussi l'oignon et l'ail que l'on frotte sur le pain, la tomate juteuse , la citrouille, le navet, l'artichaut, la châtaigne, la grenade, le citron...

Ces légumes «du pauvre», ces fruits rustiques se présentent cuirassés derrière une peau épaisse et rugueuse, des feuilles ou des piquants, une cosse ou une coque,. Mais gorgés de soleil ils éclatent et à travers leurs craquelures révèlent à notre convoitise la promesse de leur graine sucrée, de leur la pulpe. Ces temps-ci, elle célèbre le chou vert et pommé, le chou frisé de Bruxelles, le chou rave, tous ronds et feuillus, mœlleux et croquants. Mais Barbara ne fait pas de la botanique ; elle dépasse l’anecdote de l’apparence. Ses légumes et ses fruits dilatés, énormes, occupent de leur seule présence l’espace de la toile tout entière que celle-ci soit de grand ou de petit format. La nature morte devient un monde palpitant, un compendium de la Création baignant dans l’azur du ciel aquitain ou dans le bleu cendré de la vallée de la Lune, ce bleu «magique et transparent» (selon sa propre expression) qui sert de support à des paysages de mémoire.

Barbara Schroeder qui est née à Clèves sur les bords du Rhin, appartient à la lignée nombreuse de ces Allemands qui depuis si longtemps sont attirés par l’éclat du soleil méridional. Hölderlin fut de ceux qui, avant elle, pensèrent retrouver aux bords de « la belle Garonne et les jardins de Bordeaux» (Die schöne Garonne/Und die Gärten von Bourdeaux) un écho de la Grèce antique. Moins exaltée, Barbara ne confond pas la douce lumière de l’estuaire de la Gironde avec celle de la Méditerranée, même si aux pieds des coteaux couverts de vignes de Teuillac, où elle réside, face aux flots limoneux, poussent lauriers, figuiers et bananiers. La grande maison familiale de pierre blonde couverte de tuiles roses ouvre sur un jardin verdoyant et, au-delà de l’étang, se profile le clocher roman de l’église du village. Dans cette campagne paisible et généreuse, Barbara conduit un travail riche de sa double culture allemande et française.

Bien qu’elle ait choisi de suivre ses études à l’Ecole des Beaux Arts de Bordeaux et décidé de faire sa vie dans cette ville, Barbara Schroeder garde de profondes attaches avec son pays natal. Le Mur de Berlin symbolise, à   ses yeux, le drame de sa patrie. Elle consacra son Diplôme de fin d’Etudes Approfondies à ce sinistre ruban de brique et de béton qui était devenu le support des manifestations de la révolte et des aspirations libertaires. Qu’elles soient l’oeuvre d’anonymes ou d’artistes connus, les images juxtaposées et stratifiées, les slogans rageurs ou dérisoires avaient en commun un graphisme spontané et coloré qui, d’une certaine manière, rejoint les manifestations françaises de la «Figuration libre» et du «Nouveau Réalisme». Barbara, bouleversée, présenta à l’Université de Bordeaux III le résultat de son étude, en novembre 1989, treize jours après la chute de ce mur qu’elle avait étudié en plasticienne comme «une peinture sans fin, une fresque gigantesque d’artistes innombrables de toutes nationalités».

Réalisées dans ce contexte, ses premières œuvres, sont des gravures sur bois, une technique quasi nationale qui depuis Albert Dürer jusqu’à Käthe Kollwitz et amaîtrs de la Brücke et du Blaue Reiter n’a cessé de produire des chefs d’œuvre d’expressivité. A travers la brutalité du procédé, les visages grimaçants laissent transparaître l’angoisse d’une génération encore hantée par le souvenir tragique des dérives de l’Allemagne nazie. Au même moment Barbara peint une série de toiles dites Hommage au Mur de Berlin dans lesquelles la violence des couleurs stridentes et la symbolique des signes rejoignent la protestation des muralistes berlinois. Barbara apprend ainsi à maîtriser les grands formats et peut répondre à la commande de décors muraux pour des édifices publics. Cependant, contrairement à la référence berlinoise, rien dans l’assemblage et dans la superposition des motifs plus ou moins brouillés n’est hasardeux : formes, couleurs se répondent selon des rythmes contrôlés et calculés pour former un tout homogène et monumental.

La pratique du collage a sans doute contribué à ordonner et à structurer ses compositions. En adoptant cette technique, Barbara n’a pris pour modèle ni les papiers collés de Picasso et de Braque, ni l’imagerie troublante des surréalistes. Elle reste tributaire de l’esthétique du mur ; elle aime privilégier les formats en longueur ; mais, comme son compatriote Kurt Schwitters, elle se comporte avant tout en peintre en assemblant des pages fanées de vieux livres, des fragments de partitions musicales ou de cartes routières jaunies associées à des papiers transparents et teintés qu’elle surcharge d’écritures ou de zébrures colorées. Ces matériaux disparates apportent la richesse de leurs textures, de leurs tonalités rares auxquelles s’ajoutent les scansions à la fois aléatoires et volontaires dont le lyrisme retrouve, comme par instinct, certains accents de Kandinski.

Jamais, Barbara ne s’est inquiétée de choisir entre la figuration ou l’abstraction. Qu’il s’agisse de compositions murales, de collages, de natures mortes ou de paysages, l’œuvre se développe naturellement. Il suffit qu’elle soit porteuse de sens et d’émotion. Il en est ainsi des souvenirs de Patagonie qui donnent lieu à des recherches matiéristes légères et délicates. Sur des fonds métalliques oxydés et fluides s’accrochent des lambeaux de terres mousseuses. Des arbres rares pliés par le vent, quelques minuscules animaux brouteurs de lichens suggèrent l’immensité de la steppe. En surimpression grise (souvenir des collages ?), deux silhouettes de voyageurs observent le disque de la lune, claire allusion à ces personnages de Gaspard David Friedrich contemplant la mer, les nuages ou l’astre de la nuit qui les confrontent à la puissance divine et les confirment dans l’espérance de la Rédemption.

Le travail de Barbara Schroeder se développe donc tout naturellement sur plusieurs registres et en marge de la fête des sens à laquelle elle nous convie par le truchement de ses natures mortes, une série de toiles révèlent des préoccupations plus subtiles et graves. Comme des parenthèses (mais les incises, apparemment secondaires, sont bien souvent un biais pudique pour dire l’essentiel) le thème de Léda et du cygne (le bel oiseau blanc, figure emblématique de la ville de Clèves), celui des séraphins, nous introduit dans l’univers poétique du mythe. L’aventure de Léda illustre la force, sauvage jusqu’à la perversité, des amours humaines (le subterfuge de Jupin n’est guère qu’un alibi pour satisfaire un désir bien charnel… ). En revanche, les séraphins, eux, se tiennent au plus proche de Dieu. L’idée neuve de Barbara est de les avoir dépouillés de leur habituelle et souvent trop mièvre enveloppe terrestre. A l’inquisiteur qui lui chercherait noises, elle pourra répondre qu’elle a suivi au plus près ce que nous révèle la Bible, que séraphin signifie « serpent brûlant » ( Nombres, 21,6 et Deutéronome 8,15) et qu’Isaïe désigne par ce même nom ceux des anges qui volent à l’entour du trône de Yaveh, dont chacun a « six ailes : deux pour se couvrir la face, deux pour se couvrir les pieds, deux pour voler » (Isaïe, 6, 2-6). Ainsi, l’étrange et voluptueuse parade amoureuse des serpents ailés de Barbara, nous conduit, au-delà des représentations convenues, au plus près des textes sacrés. De telles trouvailles iconographiques restent le privilège des artistes poètes et véritablement originaux qui touchés par la grâce aspirent à bâtir un Œuvre.

par Robert Coustet
Professeur d’Histoire de l’Art à l’Université de Bordeaux III

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