27, Nov, 2021

Caroline Corbal-Albessard/Métavilla, Misterien

« Il y a 12 000 ans, les humains entament leur transition vers l’agriculture. Ce sont les débuts de la domestication de l’environnement où les plantes et les animaux deviennent des entités à dominer. Dans cette évolution, la bouse a joué un rôle important comme matériau de construction et a permis à ces premiers hommes de s’adapter à leur environnement changeant. Selon Shira Gur-Arieh, « sans la bouse, qui peut être utilisée comme combustible, engrais et matériau de construction, les humains n’auraient jamais pu établir une civilisation basée sur l’agriculture ».
Cette émergence de sociétés plus complexes, via cette trace archéologique de la bouse est l’indicateur permettant de comprendre les relations entre l’homme, l’animal et l’environnement.
Considérée par la communauté archéologique depuis peu, elle entre donc comme étant le témoignage des vestiges de notre humanité à l’aube de la domestication de notre environnement. La bouse porte en elle les dernières marques de réciprocités intelligentes de notre relation au monde et au vivant. Dans une dynamique circulaire où rien ne se perd tout se transforme, elle révèle les dernières pistes d’un monde désirable et éternel continuant à se renouveler par et de lui-même (avant l’essor de l’industrialisation).

Barbara Schroeder par ce travail artistique pose un regard sur ces archives et ces mémoires du futur de la relation indispensable entre les êtres vivants et la nature. Par une expérience à même le terrain, elle nous confronte à la visibilité de la réhabilitation de ces vestiges – témoins du vivant.

Par sa démarche artistique qui dévoile les histoires invisibles d’un lieu et d’une terre nourricière, elle repère dans le paysage de la Vallée d’Aspe les bouses de vaches comme un chemin dessinant les mouvements de transhumances des bêtes dans les estives. Elle décide alors de ré-interpréter cette expérience de vie pour partir à la trace de notre relation à l’environnement, afin d’y traduire le cheminement symbolique et esthétique des piliers qui composent notre humanité.

En revisitant la bouse de vache comme dalle ou pavé, elle suspend ainsi le temps dans une marche au carrefour du développement de nos sociétés complexes. En utilisant le procédé de fabriquer chaque dalle, chaque pavé sans processus de standardisation et d’uniformisation, elle réconcilie par ce geste ancestral le rapport de l’humain à l’environnement de façon singulière. Chaque pièce étant ainsi précieuse, délicate et unique tant dans sa matière que dans sa forme.

Ce micro-organisme déjecté devient alors medium architectural et matériau évolutif bio-constructible. Sa modélisation repose sur des processus d’interdépendance et d’auto-génération essentielles entre croissance et dégénérescence de la matière dans son écosystème.

Alchimiste de la création et des sciences du vivant, Barbara Schroeder nous plonge dans les arcanes du mélange de la matière et de la vie. Posant ainsi le cadre d’un imaginaire qui navigue entre la domestication et le vivant, tout en gardant le souci d’appréhender les cycles biologiques, sa série « Misterien » éveille les limites de notre modernité capitaliste (du produire plus pour vendre plus) et réveille les mystères des profondeurs du vivant. En y associant les formes basiques empruntées à l’architecture (carré, rectangle, sphère), l’artiste multiplie les supports pour dessiner dans leurs agencements les fondations d’une structure dont on éprouve peu à peu l’expérience intime d’une déambulation autant symbolique que narrative. En superposant ces formes renouvelées, elle devient l’architecte d’un espace porté par une multitude de beautés et de forces – matérielles, historiques, idéologiques, économiques et esthétiques. En lesagençant l’une à l’autre, elle cède dans notre lieu commun, une verticalité vibrante de l’immanence dont elle offre un plein aperçu. Travail sculptural, par un jeu formel entre la ligne et l’organique, elle insuffle des perspectives étonnantes oscillant entre technique et intuition, contemplation et maîtrise, utopie et dystopie. Par leurs accumulations et leurs compositions, elle crée des singularités rappelant les premiers édifices humains – telles les figures totémiques ou les espaces de vie – faisant de l’archaïque une contemporanéité édifiante.

Attentive à la frontalité imposante de l’architecture et aux irrégularités des matières du vivant, Barbara Schroeder nous confie les multiples coulisses de son organisation perceptive. Stratifiées comme par différentes couches géologiques et sédimentaires, ces bouses se présentent comme autant de métaphores d’histoires assimilées et vécues délimitant ainsi des micro-territoires intimes. Reflets d’une mémoire où les surfaces dans leurs sillages trament et disséminent des motifs symboliques de récits matériels et immatériels. Dans leurs résonances itératives, elles ouvrent peu à peu l’espace en une expérience scénographique aux ressorts historiques, narratifs et sensoriels. Le regard s’élève flottant ainsi dans un espace enrichi de tous les potentiels face à cette abstraction minimaliste, bienveillante et réconfortante par son évidence et son idéalisme.

Barbara Schroeder profile par ce sensible ordinaire réinterprété du rebut, une parabole esthétique d’un « habitat-fait-monde » entre intérieur et extérieur, de la
circularité et de son infinité. Polysémique, cette oeuvre se situe dans cette zone abondante de métamorphose permanente – entre l’assimilation, la digestion et la production – qui restitue à la bouse un caractère extra-ordinaire perpétuel. Conférant ainsi aux maux de nos sociétés de l’accumulation et du déchet, une autre lisibilité étonnante : leurs prodigieuses et évidentes valorisations. Elle pose par ces objets de curiosités une pratique artistique où la gestion des ressources et les stratégies d’adaptation de l’humain sur son territoire est une symbiose technique et esthétique avec le cycle de la vie et du vivant. En cherchant à tisser ce qui nous survient et ce qui nous survit, elle reprend ainsi l’économie et l’écologie, toutes deux fondées sur l’oikos (la maison) entre connaissance et administré pour bâtir une logique qui lie l’humain et son environnement dans une étonnante complicité.

Barbara Schroeder par cette oeuvre réhabilite cette matière non noble pour la placer dans toute sa noblesse : le berceau de la matière première issue de la vie et de son lien perdu dans nos modes de vie. Faire avec les cycles du vivant pour fertiliser nos espaces de vie et nos sociétés. Évoluer dans une franche humilité d’un équilibre de la symbiose et du symbiotique comme modèle d’éco-conception architectural de la vie. Et où le rôle de l’incarné et de l’olfactif permet de traverser la richesse qui compose l’expérience de la nature et d’abriter les derniers souffles de la vie. Plus poétique que politique, son oeuvre « Misterien » suspend le temps et impose une profondeur qui ouvre l’espace en rendant visible ce qui était caché sous nos pieds : le patrimoine vivant de l’humanité. »

Caroline Corbal Albessard
Docteure & Artiste-chercheure,
Membre associée du laboratoire de recherche MICA

photo: Caroline Corbal

photo: Caroline Corbal