Hugo Solère 12.1.2017 “Dream-time, au carrefour des temps et du paysage”

On raconte qu’au 18ème siècle, l’Empereur du Saint-Empire romain germanique avait bien du mal à populariser la consommation de la pomme de terre. Objet de préjugés et de superstitions plus ou moins légitimes, ce tubercule originaire des Andes n’était guère plébiscité par son peuple. Pour lui offrir ses lettres de noblesses, le souverain choisit d’adopter le plus efficace des stratagèmes : celui de l’ingéniosité. Devant quelques champs de patates, il posta des soldats tenus de veiller ces parterres de Solanumtuberosum. Une surveillance intrigante qui eue pour effet de métamorphoser le suspicieux en convoitise selon l’adage qui dit que « Qui ne veut pas alors qu’il peut, ne pourra plus, alors qu’il voudra. » La nuit venue, le bien devenu précieux est volé, fauché, subtilisé. La ruse a porté ses fruits. La pomme de terre est graciée, son adoption popularisée. Au gré des famines et des guerres, sa consommation va s’amplifier jusqu’à prendre le substitut de « pain des pauvres ». Etrange destinée pour cette denrée classée au plus bas de la scala naturæ au Cinquecento…

Son identité foncièrement ambivalente magnétise les facettes d’un oxymore à la croisée des ténèbres et du céleste comme en témoignent ses propriétés. Riche en glucide, en potassium, en magnésium et en fibres, cet aliment peut se révéler potentiellement toxique en raison de sa teneur en glycoalcaloïde… un aspect mortifère qui se fait l’écho de son système racinaire souterrain.

Chez l’artiste Barbara Schroeder, les identités kaléidoscopiques de ce légume proposent une entrée savoureuse pour quiconque souhaite arpenter l’univers plastique de cette artiste allemande arrivée en Gironde au milieu des années 80. La pomme de terre à l’instar du chou, de la châtaigne, du maïs, de l’artichaut et de toute la communauté des« légumes du pauvre », conjuguent leurs ramifications formelles, sémantiques et buissonnières dans des séries variées. Leurs silhouettes imparfaites et sphériques s’invitent de manière multiple. Sur la surface de la toile, le motif parfois identifiable, préfère le plus souvent échapper à sa matrice originelle afin d’arpenter des territoires capables de torpiller les lignes qui séparent l’être et le néant. « Il n’existe pas de frontière entre le figuratif et le non-figuratif », dira cette native de la ville de Kleve située dans le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Dans ce jeu de ricochets, de bégaiements et de récurrences, ces emblèmes de la modestie disséminent les indices lacunaires d’un territoire additionnel, celui d’un monde souterrain, tellurique et onirique. Prétexte formel, la variété potagère ouvre la voie au sujet qui traverse toute l’œuvre de celle qui a été nommée Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en 2010 : le paysage.Inspiré par de multiples voyages aux quatre coins du globe, nombre des polyptiques acryliques de Barbara Schroeder donnent à voir l’acmé d’un instant poétique capable d’embrasser différentes réalités. Il y a ce périple au Cap Nord en Scandinavie avec ce soleil de minuit et ces étendues recouvertes d’une épaisse couche laiteuse qui génèrent une palette métallique et froide. Il y a la Vallée de la Lune en Argentine avec ce désert de terre rouge et ces marchands de légumes en bord de route que Barbara découvre en 1997 et qui lui inspirent ses premières natures mortes. Il y a aussi la Terre de Feu en Patagonie, Les Carpates en Roumanie, la Chine et son clair-obscur fait de Ying et de Yang, le Liban ou encore le Chili et son désert d’Atacama dont Schroeder ramène des teintes rouilles… sans oublier,tout récemment,les terres aborigènes et l’énergie vitale du dreamtime capable d’embrasser le passé, le présent et le futur. Amoureuse de ces racines qui propagent leurs organes dans les noirceurs souterraines, éprise de ces terres arides, pauvres, obscures ou extrêmes et de leur imaginaire fourmillant, Schroeder en offre les dévoilements fragmentés et les révélations indicibles d’une matrice originelle. Si Jessica Warboys livre ses toiles à la merci du littoral, laissant à l’eau de mer, à ses remous et au vent le soin de les fixer, Barbara Schroeder abandonne ses surfaces aux subtiles et aléatoires conjugaisons alchimiques enfantées par les mélanges de pigments et de poudre de métaux.

Au carrefour des temps et du paysage s’inscrit également une récente série intitulée « Tales from the Niederrhein ». Ces pommes de terre qui s’invitent jusqu’à l’overdose à chaque repas de son enfance, inspirent ici une pièce monumentale. Des réminiscences ambivalentes qui génèrent une année durant l’ingestion quotidienne d’un tubercule et la réalisation d’une œuvre dont la seule contrainte est celle du format : 18 cm sur 24 cm. Son calendrier majestueux réunit 365 pièces, parmi lesquelles des porcelaines émaillées, des acryliques, des gouaches, des miniatures de toutes sortes. Un éclectisme fait de désinvolture spontanée… car plutôt que de s’astreindre aux carcans étroits d’un seul médium, Barbara Schroeder ne se refuse pas quelques heureuses embardées vers la photographie, la céramique, la vidéo, l’installation ou la sculpture. Une multiplication cellulaire déterminée par l’exploration d’une contrée qui s’apparente au chaosmos si cher à James Joyce.

Hugo Solère

 

 

 

Opposite 2016, 150 x 150 cm

Hugo Solère